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Patrice Franchet d'Espèrey 

 

Site dédié à l'équitation française

POUR UNE NOUVELLE EQUITATION A LA FRANCAISE

communication de Patrice Franchet d'Espèrey,

écuyer du cadre noir de Saumur

donnée le jeudi 8 décembre 2011 dans l'amphithéâtre de l'Ecole nationale d'Equitation au cours du colloque "Les patrimoines de l'équitation française"

INTRODUCTION

L'équitation savante, élaborée en France depuis le XVIe siècle et le retour d'Italie des écuyers qui avaient fréquenté les académies, cultive l'ambition de retrouver, sous le cavalier, la beauté des allures et des attitudes du cheval lorsqu'il se meut en liberté.

Le cavalier, pour y parvenir, doit imposer sa volonté à une monture qui elle-même est soumise à des contraintes structurelles. Son squelette est spécialisé pour la course et son cortex sensori-moteur est réduit notamment en ce qui concerne le territoire cortical dévolu à la locomotion volontaire, ainsi que l'a montré Christophe Degueurce précédemment.

D'où la nécessité de s'interroger sur cette intention de notre équitation savante et sur les contraintes qu'elle impose au cheval monté. Lorsque le cavalier cherche à fixer la posture de l'avant-main dans le Ramener, dans quelle mesure modifie-t-il celle du cheval libre de ses mouvements ?

Plusieurs options s'offrent au cavalier. Une parmi les plus répandues aujourd'hui veut que la locomotion puisse se dérouler et se développer quelles que soient les contraintes imposées à l'avant-main et même grâce à elles.

Une autre voie s'ouvre à ceux qui se proposent d'examiner le cheval libre et d'essayer de stabiliser son équilibre en lui conservant sa plasticité posturale et en accompagnant ses mouvements locomoteurs naturels.

Impliquant un emploi des aides adapté, la liberté accordée ainsi aux mouvements de l'encolure, de la tête, de la langue et de la mâchoire inférieure du cheval devrait nous orienter vers la pratique d'une nouvelle équitation à la française. C'est ce que je vais tenter d'exposer dans les lignes qui suivent. 

 


 XENOPHON, les origines de l'équitation savante

Cette ambition de retrouver, sous le cavalier, la beauté des allures du cheval lorsqu'il se meut en liberté émerge dès l'antiquité grecque dans l'oeuvre de XÉNOPHON, De l’art équestre, écrit à Scillonte entre 391 et 371 avant notre ère. C'est le premier traité qui nous soit parvenu complet.

 Xénophon décrit pour le citoyen athénien le beau et bon cheval, comment l’acheter, l’entretenir et le dresser dans la perspective de la guerre et la défense de la Cité.

A la fin de l’ouvrage, apparaît un autre cheval, celui qui est monté dans les processions en l’honneur des dieux. Or, ce qui plait aux dieux des grecs c'est la beauté.

La procession des Panathénées sculptée par Phidias pour la frise du Parthénon

 

  

La recherche du beau et du bien

« Si quelqu’un, montant un bon cheval de guerre, veut le faire paraître avantageusement et prendre les plus belles allures, qu’il se garde bien de le tourmenter, soit en lui tirant la bride, soit en le pinçant de l’éperon ou en le frappant avec un fouet, par où plusieurs pensent briller. […] Conduit, au contraire, par une main légère, sans que les rênes soient tendues, relevant son encolure, et ramenant sa tête avec grâce, il prendra l’allure fière et noble dans laquelle d’ailleurs il se plaît naturellement ; car quand il revient près des autres chevaux, surtout si ce sont des femelles, c’est alors qu’il relève le plus son encolure, ramène sa tête d’un air fier et vif, lève moelleusement les jambes et porte la queue haute. Toutes les fois qu’on saura l’amener à faire ce qu’il fait de lui-même lorsqu’il veut paraître beauon trouvera un cheval qui, travaillant avec plaisir,aura l’air vif, noble et brillant. » Trad. Paul-Louis Courier, 1834

 

 

La recherche du beau considérée comme moyen d’accéder au vrai s’accompagne ici de la notion aristotélicienne de l’imitation de la nature qui est belle et bonne. Le cheval qui travaille avec plaisir montre qu'il s'agit bien d’une maïeutique, c’est-à-dire d’une forme d’accouchement de soi-même, de l’accès à une vérité intérieure qui se manifeste par une conduite de joie, tant de la part du cheval que de son cavalier.

Du point de vue qui nous intéresse, nous pouvons souligner deux points essentiels présents dans ce texte qui sont les deux intentions poétiqe et philosophique sur lesquelles reposent notre équitation savante : la douceur des moyens employés par le cavalier pour indiquer sa volonté et rendre au cheval monté la grâce des attitudes et des mouvements qu'il a naturellement en liberté quand il veut faire le beau et déployer tous ses moyens.

 

Mêmes intuitions à la Renaissance

 

Vingt siècles plus tard, en Occident, dès les débuts de la Renaissance italienne, réapparaît une équitation fondée sur la douceur des moyens employés.

Ferdinand d’Aragon dans une lettre du 23 mai 1498 au marquis de  Mantoue l'explicite bien :

 

« Pour répondre ici à ce que vous m’avez demandé, c’est-à-dire, s’il est nécessaire qu’un cheval bien dressé doive obéir aussi bien à la jambe qu’à la main comme si, sans l’action répétée de la main ou de la jambe, on ne pouvait diriger toutes les opérations décidées par le Cavalier ; alors que vous avez par ailleurs vu évoluer des chevaux sans aucune aide avec les jambes fermes du cavalier qui paraissaient immobiles, et encore d’autres qui ont très bien guidé leur cheval sans l’aide de leurs jambes. Aussi en fonction de mon savoir et dans la logique de notre raisonnement, je vous répondrais qu’étant donné la fonction de la main qui est de guider les épaules, celle des jambes de guider les hanches, la distance qui existe des épaules aux hanches et enfin le fait que celles-ci soient des parties opposées, on arrivera avec l’art du dressage à faire en sorte que le cheval opère avec une parfaite synchronisation des membres antérieurs et postérieurs. Mais il est vrai aussi que, une fois que le cheval est dressé et qu’il comprend toutes les aides, il faut monter sans leur aidemais cela est école pour Princes. »


L'équitation savante devient ainsi la métaphore de l'exercice du pouvoir politique. Le souverain qui maitrise son cheval sans y toucher, a acquis par-là la capacité à gouverner les hommes sans employer la force.

 

Quelques années plus tard, les moyens employés pour y arriver sont exposés par Federigo GRISONE, gentilhomme napolitain et premier écuyer italien des temps modernes à avoir publié un traité (en 1550). Il  décrit ainsi ce qu'il nomme le « fondement de sa doctrine » : 


« [Lorsqu'un cheval] s’embride, le mufle retiré pour aller férir du front, il n’en sera pas seulement plus ferme de bouche, mais aussi il tiendra son col ferme et dur jamais ne la mouvant hors de son lieu, et avec un doux appui s’accompagnera et agencera de sorte la bouche avec la bride, la mâchant toujours qu’il semblera qu’elle y soit miraculeusement née. »

 

Cette citation donne la description exacte de ce que nous appelons la "mise en main", technique de base de l'équitation ancienne pratiquée en France à la suite des guerres d'Italie, ainsi que du bauchérisme qui représente un renouveau de l'équitation savante française au XIXe siècle.

  

 François Ier

La reconstruction posturale du cheval

 

Pour mettre en oeuvre leur programme, les écuyers italiens font travailler leurs chevaux dans un équilibre particulier pour en obtenir une meilleure mobilité en tous sens, mais surtout qui "allie au déplacement, confort et légèreté". Cet équilibre est obtenu grâce à une "modification substantielle sur la durée et en profondeur de LA POSTURE DU CHEVAL" (Dominique Ollivier, Dictionnaire d'équitation, Agence cheval de France, 2003, p. 249) non seulement dans son avant-main par le ramener mais dans tout son ensemble par le rassembler. (Le concept de "reconstruction posturale du cheval" a été mis en lumière et défini par Dominique Ollivier, "Rôle de l'aplomb dans l'équilibre dynamique de l'épaule en dedans" dans François Robichon de La Guérinière, écuyer du roi et d'aujourd'hui, colloque du 14 juillet 2000 à l'Ecole nationale d'Equitation (dir. Patrice Franchet d'Espèrey), Belin, 2000)

 

Les deux aspects du rassembler

Le rassembler se caractérise :     

 

Par
l’avancée
des
postérieurs
pour une
plus
grande
prise en
charge de
la masse,

© D. Ollivier

et le
reflux du bras de
levier tête-encolure
au-dessus des appuis antérieurs

   

Le RASSEMBLER, comporte deux aspects :

 

 

© D. Ollivier5

 

 

 

B : Le redressement de l’encolure

 

 

 

 

 

 

 

 

 

A : La bascule du bassin

 

 

Le cavalier de fer

 

La position dite du « cavalier de fer » Kiba-dachi - en japonais (騎馬立ち) - est une position de garde commune à différents arts martiaux japonais.

  

qui permet de mieux comprendre

l’intervention de

l’homme sur

l’équilibre du cheval

 

 

 

Les deux options du dressage

 

Pour parvenir à faire entrer le cheval dans un équilibre rassembler stable, pour maîtriser et influencer ses mouvements,

le cavalier dispose de deux options techniques qui consistent,

 

l'une, à fixer la tête et l’encolure

au début du dressage

et l'autre, à les stabiliser au cours du dressage

au fur et à mesure des progrès de l'équilibre

et de la décontraction

Fels monté par le Colonel Gerhardt      Vallerine montée par le Capitaine Beudant

 
 

La première option correspond au modèle biomécanique du cheval comprimé sur lui-même

la métaphore qui lui appliquée est celle du fleuret poussé contre un mur

 

c'est la technique de LA MISE SUR LA MAIN

 Un cheval est sur la main lorsque : 

« Pousser en avant par les jambes et ayant cesser de résister dans son encolure et dans sa nuque, le cheval conserve avec la main un contact constant et en accepte les actions sans contrainte ».

Elle utilise le point d’appui sur la main, invention d’Antoine d’Aure exposée dans son Cours d’équitation militaire de 1850.

Pour l'obtenir l’action des jambes précède celle de la main, ce qui a pour conséquence de créer un contact constant de la bouche du cheval avec la main du cavalier sur des rênes tendues.

 L’équitation sportive, y compris le dressage de compétition, trouve dans cette technique un moyen bien adapté au développement de la puissance musculaire du cheval considéré comme un athlète tendu vers la performance.

 

La seconde option correspond au modèle biomécanique du cheval qui s’autograndit

 La métaphore qui en rend compte est celle de la canne à pêche

Plus cette canne se redresse à sa base, plus elle s’arrondit à son sommet

La technique utilisée est celle de LA MISE EN MAIN


qui se définit comme la « décontraction de la bouche dans le ramener. C’est un mouvement de la langue analogue à celui qu’elle exécute pour la déglutition et qui soulève le ou les mors. » Général Albert Decarpentry, Équitation académique, 1947

 
Dans l'emploi des aides qui caractérise la mise en main, la main commence le premier effet et les jambes  accompagnent ce mouvement, ainsi que le décrit François Robichon de La Guérinière dans École de cavalerie de 1733.


L’appui sur le mors se réduit momentanément au contact minimum jusqu’à la descente de main au cours de laquelle le cheval prend en charge sa posture quoique le cavalier  lui rende la main et le laisse continuer son mouvement de lui-même, les rênes étant complètement flottantes.


La mise en main est orientée vers la recherche de la flexibilité des ressorts du cheval considéré comme un danseur étoile qui tente d'exprimer une intention poétique et philosophique, comme nous l'avons vu déjà présente chez Xénophon. La mise en main est le fondement de l'art de l'équitation à la française.

 

 Comment peut-on essayer de contraindre le moins possible le cheval à conserver sa posture ?

 

Observons les déplacements du cheval en liberté (vidéo : la locomotion du cheval en liberté)

 

La locomotion des chevaux ressemble à celle des poules, l'encolure et la tête avancent et se rétractent à chaque foulée sur une ligne à peu près horizontale en ce qui concerne la bouche ; la nuque s'ouvre et se ferme en conséquence et cela aux trois allures, même si l'oeil le perçoit moins au trot. Ainsi, l'encolure est-elle animée d'oscillations verticales qui font partie de la coordination motrice héréditaire au même titre que les membres.

De la mâchoire en passant par la nuque et jusqu'aux dernières vertèbres cervicales il y a une série d'articulations dont nous devons tenir compte. Leurs mouvements sont nécessaires à la locomotion et se manifestent à l'oeil par ouverture et fermeture de la nuque à chaque foulée. Ces mouvements doivent être préservés.

De plus, lorsque  l'articulation de la mâchoire se mobilise sous l'effet d'une tension de rêne, la main doit laisser ensuite le mâchoire inférieure revenir au repos, au contact de la mâchoire supérieure.

 

 

 

 

Le cercle infernal

La main qui cherche à tenir la tête du cheval modifie la trajectoire naturelle de la bouche et l'ensemble des mouvements de l'avant-main.

Si la main se positionne en point fixe, elle devient le centre d’un cercle dont les rênes sont le rayon, la tête ne pouvant plus avancer, les déplacements de la bouche se font sur un arc de cercle, par conséquent de bas en haut et de haut en bas et plus ou moins vers l'arrière. Elle exécute alors une sorte de mouvement de pioche caractéristique, le chanfrein passant régulièrement en arrière de la verticale quand il ne s'y positionne pas définitivement.

 

 

Influencer sans détruire

Pour sortir de cette impasse et conserver les mouvements naturels tout en stabilisant l’avant-main dans une nouvelle posture (en élévation, en descente, en ramener, selon les besoins), il faut accompagner ces mouvements pour les influencer (sans les perturber, les bloquer ou les détruire), leur permettre de prendre plus d'amplitude ou les réduire si nécessaire, tout en les laissant s'effectuer

C'est un domaine de recherche qui s’ouvre.


Dans les vidéos qui suivent, je propose une première approche. Je ne détaille pas la technique mise en oeuvre afin de permettre à  chacun d'explorer son propre univers.

 

 La carrière du cheval Katiki

Le cheval Katiki, reconverti au manège après une exceptionnelle carrière de course, a contribué à illustrer mon propos.

 

Vous allez le voir dans la vidéo suivante, ayant décidé de ne plus prendre son départ. 
La deuxième partie le montre après être passé dans les mains de Nicolas Blondeau : il prend alors correctement son départ et gagne la course.

 

Il est dans tout le développement de son galop. Son équilibre, très différent de celui filmé dans le manège, permettra à chacun de se faire une idée du chemin parcouru au cours de sa deuxième carrière.

  

Pour conclure

L‘Unesco recommande de « sauvegarder sans figer ».


Dans cet esprit je propose une citation du docteur Suzuki qui fut le premier zéniste à briser

la loi du silence et à exposer cette doctrine à l‘Occident :

 

"Ne cherchez pas à marcher sur les traces des Anciens ; cherchez ce qu'ils ont cherché.“

Suzuki, Les chemins du Zen, Edons du Rocher, 1990


Pour compléter cette recherche, nous suggérons qu’il puisse s‘agir


d‘expérimenter avec l‘innocence du premier qui a trouvé :


« Le maître qui créa pour la première fois le tai ji en eut la révélation par l’illumination de son être et par la conscience qui lui fut donnée de la nature de son corps. C’est son propre corps qui l’instruisit ; c’est lui qui fut son maître de sagesse … Le maître élabora alors cette magnifique suite de mouvements dans sa pureté originelle, c’est-à-dire non encombrée par un savoir plaqué de l’extérieur ou modifié par ce qu’en attendent les autres.

Dans sa forme la plus pure, à un degré élevé, le tai ji devient presque invisible : tellement subtil que vous ne pouvez même plus admirer l’agencement de ses figures, tellement insaisissable que vous n’avez plus de point de repère auquel vous raccrocher : il n’y a plus de structure établie. Le seul moyen de vous y retrouver, c’est d’y pénétrer et d’apprendre ce qu’il est, en en faisant vous-même. Les principes abstraits ne vous apprennent pas grand-chose parce qu’ils viennent d’un savoir extérieur.»

Chungluang Al Huang, Tai Ji, danse du Tao, Trédaniel,1986

 

Interview de Patrice Franchet d'Espèrey par Mikołaj Chełkowski